Haiti-Salaire
minimum : Les 200 gourdes et l’État
de droit
"La menace de pertes d’emplois
(…) relève d’un mauvais chantage"
22
juin 2009

Par
Leslie Péan
Soumis
à AlterPresse le 21 juin 2009
Il faut
saluer la victoire partielle et encore
insuffisante, obtenue de haute lutte,
par les partisans du salaire minimum de
200 gourdes. Le président Préval a dû
accepter le principe de l’augmentation
du salaire minimum journalier. Mais à
considérer l’opposition acharnée de
certains secteurs à cette augmentation
surtout dans l’industrie
d’assemblage et particulièrement dans
la filière textile-habillement, les démocrates
ont encore du pain sur la planche avant
d’arriver à une société où le
soleil brille pour tous.
La crise
financière internationale accompagnant
la globalisation sauvage indique, s’il
en était besoin, que les pré-requis de
sécurité nationale de chaque pays
exigent de leurs dirigeants l’adoption
de mesures qui sont dans l’intérêt
des groupes qui contrôlent le pouvoir.
C’est le cas aux États-Unis où les
milieux de la haute finance font payer,
par les contribuables américains et par
le reste du monde, les excès de leur
politique exclusiviste d’accaparement
de la majeure partie du revenu national
tout en obligeant les autres à se
rabattre sur les bas salaires et
l’endettement. Les 5% les plus riches
sont devenus encore plus riches. Si
entre 1929 et 1948, la part du revenu
accaparée par cette minorité était
passée d’un tiers à un cinquième du
revenu national, la tendance s’est
renversée par la suite. Les 5% privilégiés
ont reconquis les positions perdues au
cours des années de renforcement de
l’influence des syndicats au point où,
en 1989, ils percevaient 54.4% du revenu
national et, en l’an 2000, cet
indicateur atteignait 57.7%.
Investisseurs et dirigeants
d’entreprises prennent les « morceaux
de roi » du surplus économique et
laissent aux salariés la portion
congrue qui diminue au fil des ans.
En Haïti,
la répartition des revenus a atteint un
tel niveau d’inégalité que même la
Banque mondiale a dû constater que les
possibilités pour que la croissance
contribue à la réduction de la pauvreté
sont quasiment nulles. [1]
On aurait espéré que ce constat sur
les limites de l’efficacité de la
croissance quant à la redistribution du
revenu national amènerait à une stratégie
de développement alternatif visant à
corriger ces inégalités criantes. Mais
ce n’est pas le cas. On prend les mêmes
qui contrôlent les ressources matérielles,
politiques et symboliques, et on
recommence avec eux, espérant, comme
par magie, obtenir d’autres résultats.
Il n’y a pas donc à s’étonner si
68% du revenu national total haïtien
est accaparé par les 20% les plus
riches de la population tandis que les
20% les plus pauvres ne reçoivent que
1.5% de ce revenu. [2]
Le
salaire minimum en Haïti de 70 gourdes
par jour est inférieur au salaire
minimum de 108 gourdes payé en 2008 aux
braceros haïtiens
qui travaillent comme coupeurs de canne
en République Dominicaine. Haïti est
en effet un des pays les plus inégalitaires
de la planète avec un coefficient Gini
de 0.63. L’inégalité s’est aggravée
car le coefficient de Gini était de
0.51 en 1986. [3]
Rappelons que le coefficient de Gini
peut varier, selon les pays et selon les
époques, entre 0 et 1. Dans un espace géographique
donné, plus le coefficient est proche
de 1, plus l’inégalité est forte. À
titre de comparaison, le coefficient de
Gini est compris entre 0.25 et 0.35 pour
l’Europe et les Etats-Unis. À la Jamaïque
il est de 0.37, à la Barbade de 0.48 et
en République Dominicaine de 0.49.
C’est dans cette conjoncture qu’on
doit apprécier les théories les plus
farfelues défendues par les idéologues
du statu quo qui
osent combattre le salaire minimum de
200 gourdes en disant que pour lutter
contre le chômage il faut diminuer les
salaires et les garder aussi bas que
possible pour créer de l’emploi. Pour
ces intégristes néo-libéraux qui sont
les chantres du fondamentalisme de marché,
il ne faut pas de salaire minimum et
aucune réglementation au niveau des
prix ne doit exister.
Droits
d’organisation et convention
collective
Le
gouvernement Préval a continué tête
baissée avec la stratégie économique
de Jean-Claude Duvalier privilégiant
l’industrie d’assemblage au détriment
de l’agriculture. La réduction de la
densité nationale de l’économie est
devenue un dogme sur l’autel de la
politique populiste. C’est une stratégie
économique d’extraversion totale qui
réduit à sa plus simple expression le
degré d’autonomie de l’économie
nationale. Le gouvernement haïtien
n’a plus les moyens de sa propre
politique et peut faire l’objet
n’importe quand du chantage de ses
bailleurs de fonds. La corruption par
l’argent devient un instrument de
politique étrangère permettant aux
pays développés d’imposer leur
volonté aux pays faibles. Cette stratégie
de malheur qui a conduit à l’accélération
de l’exode rural et à la création
des bidonvilles qui ceinturent la
capitale, est poursuivie sans
discernement et sans consensus national
à un tel point que le gouvernement est
obligé de se mettre avec des forces
militaires d’occupation pour se
maintenir au pouvoir.
Ayant
adopté le modèle économique de la
surexploitation et de la faillite imposée
par le néo-libéralisme, les patrons rébarbatifs
haïtiens et leur président René Préval
sont en train de mettre en danger les
avantages préférentiels qu’ils ont
obtenus avec la loi Haitian
Hemispheric Opportunity Through
Partnership Encouragement Act connue
sous le sigle de loi Hope I. En effet,
cette loi permet aux industries
d’assemblage travaillant dans le
domaine du textile de vendre leur
production sur le marché américain
sans l’imposition de droits de douane
pendant une période de trois ans. Haïti
risque de perdre son éligibilité dans
le cadre de cette loi Hope I, si les
patrons et leur président persistent à
refuser d’appliquer la loi telle que
votée par la Chambre des Députés et
le Sénat haïtien. En effet, le dossier
des patrons haïtiens et de leur président
ne pèsera pas lourd dans la balance
s’il doit être jugé par devant les
instances internationales, tant au Congrès
américain qu’au Bureau International
du Travail (BIT) à Genève.
Suite au
vote de la loi Hope I le 6 décembre
2006 et avant que le président Bush ait
signé le 20 mars 2007 la dite loi Hope
I, le Bureau du Représentant Commercial
des Etats-Unis (US Trade Representative)
a fait circuler la loi et invité le
public américain à commenter les
conditions d’éligibilité qui y sont
inscrites. La clause VI de la section A
de cette loi spécifie que le
Gouvernement haïtien doit assurer la
protection des droits internationalement
reconnus aux travailleurs incluant les
droits d’association, les droits
d’organisation et de convention
collective, la prohibition du recours à
toute forme de travail forcé et obligé,
l’âge minimum pour employer les
enfants et des conditions acceptables de
travail en ce qui concerne le salaire
minimum, les heures de travail et le
respect des normes en matière de santé
et de sécurité au travail (SST). Nous
reproduisons la clause VI de la Section
A en anglais pour ceux qui pourraient
avoir des doutes.
(vi)
protection of internationally recognized
worker rights, including the right of
association, the right to organize and
bargain collectively, a prohibition on
the use of any form of forced or
compulsory labor, a minimum age for the
employment of children, and acceptable
conditions of work with respect to
minimum wages, hours of work, and
occupational safety and health ;
La loi
Hope I promulguée pour une période
trois ans n’a pas eu les résultats
escomptés. Après une année, la création
d’emplois attendue ne s’est pas matérialisée.
Au lieu des 70.000 emplois annoncés, à
peine 3.500 emplois ont été créés.
Les lobbyistes, les patrons et le
Gouvernement Préval ont alors lancé
une autre offensive qui a abouti à la
signature de la loi Hope II en Mai 2008.
La période d’application de cette loi
Hope II s’étend jusqu’en 2018 et
contient des clauses plus avantageuses
concernant l’origine des matières
premières et la vente des produits
textiles et d’habillement sur le marché
américain sans droits de douane. Les
clauses de la loi Hope I concernant la
protection des droits internationalement
reconnus aux travailleurs sont
reproduites dans la loi Hope II.
On
ne peut pas « boire » la
soupe avec une fourchette
Pendant
six ans, ce, depuis 2003, les patrons haïtiens
n’ont pas observé la loi et n’ont
pas procédé aux ajustements annuels de
salaires tels que requis par le Code du
Travail. Ce sont des violations des
droits des ouvriers qui n’ont pas été
relevées par les gouvernements
d’alors, surtout au cours d’une période
où l’inflation annuelle était en
moyenne de 20%. Une autre Haïti n’est
guère possible avec de pareils
comportements. Les travailleurs n’en
sont pas dupes et on comprend alors
qu’ils disent, avec leurs vrais
dirigeants syndicaux, qu’ils ne
peuvent pas « boire » la
soupe avec une fourchette. La menace de
pertes d’emplois que brandissent les
patrons pour ne pas accepter la fixation
du salaire minimum journalier à 200
gourdes relève d’un mauvais chantage.
Si cet argument tenait, alors les
industries d’assemblage
n’existeraient pas en République
Dominicaine, au Honduras, au Mexique et
seraient toutes déjà parties en Asie,
plus spécifiquement au Vietnam, au
Bangladesh et au Cambodge où le salaire
minimum journalier est respectivement de
$0.48, $1.00 et de $1.88. La délocalisation
des entreprises d’assemblage ne dépend
pas uniquement des bas salaires. Les
patrons haïtiens ont tout intérêt à
se conformer à la nouvelle donne, sinon
ce seront les Blancs, grands donneurs
d’ordres des commandes, qui risquent
de faire l’arbitrage directement avec
les ouvriers. Une autre Haïti n’est
pas possible quand treize Judas
syndicaux veulent subvertir les justes
demandes des travailleurs par toutes
sortes de mesures dilatoires.
Les
avocats de la cause des ouvriers haïtiens,
c’est-à-dire les patrons
progressistes, les syndicats qui ne sont
pas vendus aux patrons, les étudiants,
les partis politiques, les intellectuels,
les représentants de la société
civile, les organisations paysannes,
etc., voudraient bien épargner au président
Préval un désaveu public des instances
internationales. Aucun démocrate
d’envergure internationale
n’acceptera de s’associer au
gouvernement haïtien pour réprimer les
travailleurs. Les patrons et leur président
perdront la face. Car les firmes
transnationales ne veulent pas de
scandales. Elles tiennent à leur image
et sont prêtes à payer le prix fort
pour éviter que les pratiques
d’esclavage ou de servage de leurs
sous-traitants soient claironnées sur
tous les toits. C’est surtout le cas
pour les firmes cotées en bourse qui
savent qu’une mauvaise information
peut faire baisser les cours de leurs
titres. Des firmes comme Lévi-Strauss
ont compris les enjeux et ont établi un
code de conduite mis à jour chaque année
afin de s’assurer que leur politique
en termes d’éthique des affaires et
de responsabilité sociale soit respectée.
Les revendications du code d’éthique
de Lévi-Strauss sont formelles ;
elles disposent en effet “Nous
ferons uniquement affaire avec des
partenaires qui offrent à leurs employés
des salaires et des avantages conformes
aux lois en vigueur et aux pratiques
couramment répandues dans l’industrie
locale de la fabrication ou de la
finition d’articles. »
La
boîte noire de la fonction de
production
Cette
situation renvoie à un problème
particulier qui est la détermination du
responsable des bas salaires comprimés
en Haïti depuis 2003. Est-ce l’État,
les entrepreneurs sous-traitants ou
encore les donneurs d’ordres ?
Dans le cas qui nous préoccupe, il
semble que ce soit les deux premiers.
Nous avons déjà vu comment, dans le
Nord d’Haïti, un sous-traitant était
plus disposé que le donneur d’ordres
à comprimer les salaires. Ce n’est
pas la première fois dans l’histoire
d’Haïti que des commandeurs seraient
plus acharnés que les maîtres. La peur
de la fermeture d’entreprises est de
nouveau manipulée et exagérée pour
faire accepter l’imposture. On savait
que le capital et le travail n’étaient
pas égaux dans le processus de
production. Le premier est très mobile
et le second est comprimé dans
l’espace national. Mais jamais on
n’aurait pensé que, pour 200 gourdes,
les patrons et leur président auraient
ôté le masque.
La
fonction de production d’un
entrepreneur de la sous-traitance dans
le textile est une boîte noire qui
varie d’une entreprise à l’autre.
En ce sens, il importe d’analyser les
variations de la charge du coût de la
main-d’œuvre et l’évolution du
ratio capital/travail dans les
entreprises de sous-traitance. On ne
saurait s’en remettre uniquement à la
déclaration que cette charge représente
50% du coût final. L’objectif est
d’envisager comment remédier à la
fragilité de ces entreprises. Dans le
cadre d’un partenariat public-privé
pour la compétitivité, le ministère
des Affaires sociales devrait engager
des économistes pour revoir la
comptabilité de ces entreprises afin
d’apprécier leur marge de manœuvre
en analysant le rapport entre leur masse
salariale et leur résultat net
d’exploitation. Les entreprises qui
font reposer leur positionnement compétitif
dans la filière textile-habillement
uniquement sur les bas-salaires ne sont
pas viables. Quand une entreprise ne
fait pas son calcul économique en
fonction des coûts réels des facteurs
mais plutôt en fonction des avantages
passagers de sous-facturation et
d’absence de régulation, cette
entreprise est dans une situation de
fausse rentabilité. Les entrepreneurs
avisés qui se retrouvent dans de telles
situations devraient créer un fonds de
réserve où ils placeraient leurs
surprofits en attendant la régularisation
de la situation. Les entreprises qui
surfent sur la surexploitation des
travailleurs doivent être réaménagées,
recevoir une assistance technique en
gestion et en marketing afin d’avoir
une meilleure performance. La réponse
à leur faible compétitivité n’est
pas dans la compression des salaires des
ouvriers. Enfin, il importe aussi d’éclairer
si la corruption dans le secteur de la
sous-traitance internationale consistant
à verser une partie des paiements des
donneurs d’ordres directement à l’étranger
dans les banques off-shore des paradis
fiscaux, est pratiquée en Haïti.
[1]
World Bank, “Income Distribution,
Inequality, and Those Left Behind,” in
Global Economic
Prospects 2007 : Managing the Next
Wave of Globalization, Washington,
D.C., 2006, p. 83..
[2]
Evans Jadotte, “Income Distribution
and Poverty in the Republic of Haiti,”
PMMA Working Paper
2006-13, Poverty and Economic Policy,
Université de Barcelone, Espagne, June
2006.
[3]
Institut Haïtien de Statistiques (IHSI),
Enquête Budget-Consommation des Ménages
(ECBM) 1999-2000, Volume 1 et 2, P-a-P,
Haïti, Novembre 2000 et Janvier 2001.
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